
La visite d’une mission de la Banque mondiale consacrée au secteur foncier en Mauritanie aurait pu marquer un moment de vérité. Elle s’est, pour l’instant, limitée à une série de réunions techniques et de présentations administratives. Rien de nouveau sous le soleil : un diagnostic implicite d’un secteur en crise, sans véritable annonce de rupture.
Car derrière les exposés sur les “objectifs stratégiques” et les “perspectives de coopération”, une réalité bien plus dérangeante persiste : le foncier mauritanien reste l’un des secteurs les plus désorganisés, opaques et spéculatifs de l’économie nationale.
Un secteur structuré par la confusion
Officiellement, le ministère dirigé par Mamoudou Mamadou Niang pilote une réforme visant à moderniser la gestion foncière.
Dans les faits, le système reste dominé par une superposition de logiques contradictoires : un cadastre incomplet ou obsolète, des titres de propriété contestés ou multiples, des procédures longues et imprévisibles, et surtout, coexistence d’acteurs formels et informels.
C’est dans cette zone grise que prospère un phénomène devenu structurel : la domination des notaires dits “traditionnels”.
Les notaires traditionnels : un pouvoir sans cadre
Dans de nombreuses transactions foncières, les notaires officiels sont contournés au profit d’acteurs informels, souvent qualifiés de “notaires traditionnels”.
Le problème n’est pas seulement juridique. Il est systémique.
Ces intermédiaires : rédigent des actes sans valeur légale solide, facilitent des ventes multiples sur une même parcelle, entretiennent une confusion volontaire sur les droits de propriété, et participent à une économie parallèle du foncier.
Leur influence est telle qu’ils s’imposent parfois comme arbitres de fait du marché. Une anomalie dans un État de droit, où ils ne devraient, en toute logique, pas avoir voix au chapitre dans les transactions officielles.
La spéculation comme moteur du marché
À cette anarchie s’ajoute un autre phénomène : la spéculation foncière.
Des milliers de parcelles sont attribuées, puis laissées volontairement non mises en valeur, dans l’attente d’une hausse des prix. Ce comportement, devenu massif, bloque le développement urbain et alimente l’inflation foncière.
La loi sur la taxation des lots non mis en valeur était censée corriger cette dérive. Dans les faits, elle reste largement inappliquée ou contournée.
Résultat : des terrains vides au cœur des zones urbaines, une artificialisation de la rareté, une flambée des prix inaccessible pour les ménages moyens, et un marché capturé par des logiques spéculatives.
Une réforme sans leviers coercitifs
La mission de la Banque mondiale évoque des pistes de modernisation et de coopération. Mais la question centrale reste éludée : où sont les instruments contraignants ?
Sans : un recensement exhaustif des parcelles, une digitalisation du cadastre, la suppression effective des circuits informels, l’application stricte de la fiscalité foncière, et des sanctions contre les fraudes et les doubles ventes, toute réforme restera théorique.
Un enjeu économique majeur sous-estimé
Le foncier n’est pas un secteur marginal. Il conditionne : l’accès au logement, l’investissement privé, la planification urbaine, et la stabilité sociale.
En Mauritanie, il est devenu un facteur d’inégalités croissantes. Les « insiders » accumulent des terrains, les autres restent exclus.
Diagnostiquer ne suffit plus
La mission de la Banque mondiale n’a rien appris que les acteurs locaux ignorent déjà. Le problème du foncier mauritanien n’est pas un problème de connaissance. C’est un problème de volonté.
Tant que les notaires informels continueront d’opérer sans contrôle, tant que la spéculation restera plus rentable que la mise en valeur, tant que la loi ne sera pas appliquée, le secteur restera prisonnier d’une pagaille organisée.
Et dans ce désordre, certains prospèrent. Les autres subissent.

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