Axe routier Es-Semara-Mauritanie : Une route aux objectifs flous, la Mauritanie, simple spectatrice ? | Mauriweb

Axe routier Es-Semara-Mauritanie : Une route aux objectifs flous, la Mauritanie, simple spectatrice ?

lun, 24/02/2025 - 11:17

Le Maroc a récemment mis en avant l'achèvement imminent de la route reliant Es-Semara à la frontière mauritanienne, un projet de 93 kilomètres qui a mobilisé un investissement de près de 50 millions de dirhams. Présentée comme un levier de développement régional et un atout pour la connectivité, cette infrastructure pose néanmoins une question centrale : à quoi servira-t-elle réellement à la Mauritanie ?

Un projet dans la rivalité maroco-algérienne

Derrière cette route, qui s'arrête net à la frontière mauritanienne, se cache une dimension géopolitique évidente. Le Maroc cherche à renforcer son influence au Sahel et à contrecarrer l’Algérie, son grand rival régional. En parallèle, Rabat multiplie les initiatives pour s’ancrer dans les échanges commerciaux et diplomatiques avec les pays sahéliens, notamment en proposant au Mali, au Burkina Faso, au Niger et au Tchad un accès privilégié à ses infrastructures portuaires et ferroviaires.

Le projet routier Es-Semara – frontière mauritanienne s’inscrit dans cette stratégie. Il vise à faciliter une éventuelle ouverture d’un deuxième poste frontalier avec la Mauritanie. Cependant, la connexion effective avec le territoire mauritanien demeure une inconnue, puisque les 85 kilomètres séparant la frontière de Bir Moghrein, la première ville mauritanienne, ne sont pas asphaltés. Et ce n’est certainement pas la Mauritanie qui assumera seule le coût de ce prolongement.

Une route sans débouché immédiat pour la Mauritanie

Les annonces marocaines mettent en avant les bénéfices pour la coopération régionale et la mobilité transfrontalière. Mais en l’état, cette route ne relie pas encore les infrastructures mauritaniennes et demeure un cul-de-sac du côté sud. Aucune indication n’a été donnée sur d’éventuels accords bilatéraux qui garantiraient la poursuite des travaux en territoire mauritanien.

Dès lors, la question se pose : quel intérêt pour la Mauritanie d’une infrastructure qui, pour l’instant, ne lui apporte aucune amélioration tangible en matière de circulation ou d’échanges commerciaux ? Cette route semble avant tout destinée à servir les intérêts du Maroc, qui renforce ainsi sa présence aux portes du Sahel, tout en pressant la Mauritanie de s’engager dans un projet qui ne figure pas parmi ses priorités immédiates.

Un projet aux implications politiques et sécuritaires

L’initiative marocaine n’est pas seulement économique, elle est aussi politique. Le Royaume chérifien, en multipliant les propositions aux pays sahéliens enclavés, cherche à renforcer ses liens avec des États en rupture avec la Cédéao et de plus en plus distants de l’Algérie. Rabat profite ainsi du contexte pour gagner en influence auprès de ces gouvernements, tout en se positionnant comme un acteur incontournable dans la dynamique sécuritaire de la région.

La Mauritanie, quant à elle, doit éviter de se retrouver entraînée dans cette rivalité entre Rabat et Alger. L’axe routier Es-Semara – frontière mauritanienne, s’il venait à être prolongé, soulèverait des enjeux sécuritaires majeurs pour Nouakchott. La région nord de la Mauritanie reste peu peuplée et exposée aux trafics en tous genres, ce qui pose la question de la gestion des flux et des éventuelles conséquences sur la stabilité locale.

Un projet en attente d’une vision claire

Sans engagement clair de la part des autorités mauritaniennes, cette route demeure, pour l’instant, un outil de communication politique du Maroc plus qu’un véritable projet d’intégration régionale. Si elle devait réellement profiter à la Mauritanie, il faudrait d’abord garantir son prolongement jusqu’à Bir Moghrein, puis s’assurer que les infrastructures locales puissent absorber et organiser les flux commerciaux qui en découleraient.

À ce stade, la Mauritanie semble surtout spectatrice d’un projet qui sert avant tout les ambitions stratégiques du Maroc dans la région. Le défi, pour Nouakchott, sera de naviguer prudemment dans cette dynamique, sans se laisser instrumentaliser dans une rivalité géopolitique qui dépasse largement les seuls enjeux de connectivité routière.