
Selon la Banque mondiale, l’accès à Internet est désormais considéré comme un besoin de première nécessité, avec un impact direct et mesurable sur la croissance économique. Chaque augmentation de 10 % du taux de pénétration du haut débit peut générer jusqu’à 1,5 % de croissance du PIB dans les pays en développement. Pour la Mauritanie, qui ambitionne une trajectoire de forte croissance à l’horizon 2030, la connectivité numérique n’est donc plus un luxe, mais un impératif stratégique.
Or, malgré les investissements consentis depuis plus d’une décennie, 62,7 % de la population mauritanienne reste privée d’un accès effectif à Internet, en raison d’une couverture insuffisante, d’une qualité de service dégradée ou de coûts encore dissuasifs. Ce paradoxe entre ambition affichée et réalité du terrain explique en grande partie le virage opéré aujourd’hui par les autorités.
Une ouverture encadrée du marché satellitaire
C’est dans ce contexte que l’Autorité de régulation (ARE) a annoncé, le 22 janvier dernier, le lancement d’un appel d’offres international pour l’attribution de licences de fourniture de services de communications électroniques par satellite. Une décision qui marque un tournant majeur dans la politique nationale de connectivité.
Le dispositif retenu repose sur deux lots distincts, traduisant une volonté d’ouverture maîtrisée du marché.
Le premier lot concerne les opérateurs exploitant des satellites en orbite géostationnaire (GEO), autorisés à fournir directement au grand public des services mobiles de voix et de données. Il s’agit d’un changement profond : l’accès à Internet n’est plus exclusivement tributaire des réseaux terrestres des opérateurs historiques. Le second lot vise la commercialisation de capacités satellitaires auprès d’opérateurs télécoms, d’administrations et d’entreprises, sans accès direct aux utilisateurs finaux. Ce modèle intermédiaire permet à des acteurs locaux d’acheter, d’agréger et de redistribuer de la bande passante, favorisant l’émergence d’un écosystème national autour du satellite.
Répondre au défi du territoire et du « dernier kilomètre »
Avec une superficie dépassant le million de kilomètres carrés et l’une des densités de population les plus faibles au monde, la Mauritanie se heurte à un défi structurel : le coût prohibitif du déploiement des réseaux terrestres dans les zones rurales et enclavées.
Dans ce contexte, le satellite apparaît comme une solution pragmatique au problème du « dernier kilomètre ». Contrairement à la fibre ou aux réseaux mobiles, il permet une couverture quasi immédiate, indépendamment de la topographie ou de la rentabilité commerciale locale. L’investissement se concentre principalement sur les terminaux et leur installation, réduisant considérablement les délais de mise en service.
Selon le ICT Development Index 2025 de l’Union internationale des télécommunications (UIT), la Mauritanie affiche un taux de couverture 4G de 73 %. Pourtant, seuls 37,4 % des habitants utilisent réellement Internet. Autrement dit, la couverture théorique ne se traduit pas en usage effectif, en raison d’une qualité de service insuffisante ou instable.
Un signal adressé aux opérateurs télécoms
L’ouverture du marché satellitaire constitue également un message clair adressé aux opérateurs historiques. Depuis plusieurs années, Moov Mauritel, Mattel et Chinguitel font l’objet de mises en demeure et de sanctions financières pour non-respect de leurs engagements de qualité. Des millions de dollars d’amendes ont été infligés, sans amélioration structurelle notable.
La dernière mise en demeure, en septembre 2025, faisait état de défaillances persistantes dans 62 localités et sur 11 axes routiers stratégiques. En introduisant une alternative technologique crédible, le régulateur instaure une pression concurrentielle indirecte, susceptible de contraindre les opérateurs terrestres à investir davantage et à améliorer leurs performances.
Inclusion numérique et efficacité de l’action publique
Au-delà de la connectivité, l’enjeu est celui de l’inclusion numérique. Depuis 2020, la Mauritanie a engagé d’importants programmes de numérisation dans la santé, l’enseignement supérieur, l’état civil ou encore les procédures administratives. Mais sans accès universel à un Internet de qualité, ces investissements risquent de produire un effet paradoxal : moderniser les services pour une minorité tout en marginalisant davantage les populations non connectées.
Le satellite peut ainsi devenir un outil structurant pour réduire la fracture numérique, en permettant aux zones rurales d’accéder aux mêmes services que les centres urbains : télémédecine, enseignement à distance, services administratifs en ligne, information économique et opportunités entrepreneuriales.
Starlink, l’acteur qui s’impose dans le débat
Derrière cette ouverture du marché, un acteur s’impose implicitement : Starlink, la constellation de satellites en orbite basse (LEO) exploitée par SpaceX. Bien que l’appel d’offres de l’ARE fasse formellement référence aux systèmes géostationnaires, la dynamique mondiale du secteur et les usages observés en Afrique rendent difficilement évitable la question de l’entrée de Starlink sur le marché mauritanien.
Contrairement aux satellites GEO, situés à près de 36 000 km d’altitude, Starlink repose sur des milliers de satellites en orbite basse, à environ 550 km. Cette architecture réduit fortement la latence et permet des débits comparables, voire supérieurs, à ceux des réseaux mobiles terrestres. Dans plusieurs pays africains, Starlink est déjà utilisé comme solution de contournement des défaillances des réseaux nationaux, notamment dans les zones rurales, minières ou frontalières.
Pour un pays comme la Mauritanie, confronté à l’immensité de son territoire et à la dispersion de sa population, cette technologie représente une solution techniquement séduisante pour connecter rapidement des zones que les opérateurs traditionnels ont longtemps négligées.
Régulation, souveraineté et rapport de force
L’arrivée potentielle de Starlink soulève toutefois des questions sensibles de régulation et de souveraineté numérique. Dans plusieurs pays africains, le service a été utilisé sans licence nationale, via des équipements importés de manière informelle. Un tel scénario priverait l’État de recettes fiscales, affaiblirait l’autorité du régulateur et créerait une concurrence asymétrique avec les opérateurs locaux soumis à des obligations strictes.
L’appel d’offres lancé par l’ARE peut donc être interprété comme une volonté de reprendre le contrôle en amont, en imposant à tout acteur satellitaire – Starlink compris – un cadre légal clair : licence, obligations de couverture, exigences de qualité de service, contribution au fonds de service universel et respect des impératifs de sécurité nationale.
Sur le plan économique, l’entrée de Starlink constituerait un choc concurrentiel majeur. Là où les opérateurs mobiles ont investi progressivement, souvent en privilégiant les zones rentables, le satellite en orbite basse peut proposer une couverture quasi uniforme dès le premier jour. L’enjeu pour le régulateur n’est pas de remplacer les opérateurs existants, mais de rééquilibrer le rapport de force et d’introduire un levier de discipline du marché.
Une solution encore coûteuse, mais stratégique
Reste une limite majeure : le coût. Le prix du terminal Starlink et de l’abonnement mensuel demeure élevé au regard du revenu moyen des ménages mauritaniens. À court terme, l’usage de cette technologie concernerait principalement les administrations, les entreprises, les ONG, les sites miniers, les zones de pêche ou les projets d’infrastructures, plutôt que les foyers ordinaires.
À moyen terme, des mécanismes de mutualisation, de subvention ou d’intégration dans des programmes publics (écoles, centres de santé, collectivités locales) pourraient toutefois élargir l’accès et maximiser l’impact social.
Un pari structurant pour l’avenir
En ouvrant son marché de l’Internet par satellite, la Mauritanie fait le pari d’une connectivité plus inclusive, plus résiliente et mieux adaptée à ses réalités géographiques. Le succès de cette stratégie dépendra de la qualité des opérateurs sélectionnés, de la rigueur de la régulation et de la capacité de l’État à intégrer le satellite dans une vision cohérente de transformation numérique.
Dans ce cadre, Starlink n’apparaît ni comme une menace absolue ni comme une solution miracle, mais comme un catalyseur potentiel. Maîtrisée et régulée, son intégration pourrait accélérer la couverture du territoire et tirer l’ensemble du secteur vers de meilleurs standards. À défaut, elle risquerait d’ouvrir une nouvelle fracture numérique, fondée cette fois sur la capacité à se payer l’accès au satellite.

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