
Réuni dimanche 13 septembre à Nouakchott, le bureau politique du parti El Insaf devait officiellement examiner son fonctionnement interne, évaluer ses activités et renouveler son soutien au programme du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. Mais derrière le communiqué convenu sur la proximité avec les citoyens, la numérisation du parti, la lutte contre la corruption et la protection du pouvoir d’achat, une question autrement plus sensible s’impose désormais : celle d’un éventuel troisième mandat présidentiel.
Le communiqué publié à l’issue de la réunion ne mentionne pas explicitement cette perspective. Il affirme toutefois que l’élargissement de la majorité traduirait un soutien croissant au programme présidentiel et engage le parti à continuer d’accompagner les réformes conduites par le chef de l’État.
Cette prudence rédactionnelle contraste avec les déclarations faites ce lundi matin sur les ondes de RFI par Mohamed Ould Biha, membre dirigeant d’El Insaf et secrétaire permanent chargé de l’action politique. Celui-ci a qualifié de « légitimes » les demandes réclamant un troisième mandat pour le président Ghazouani, ajoutant que le parti en a discuté.
Ces propos ne paraissent d’ailleurs pas être une simple initiative personnelle. Selon le compte rendu publié à l’issue de la session, le bureau politique aurait chargé la direction permanente d’« étudier et satisfaire » les demandes exprimées par des élus, militants et cadres au cours des dernières tournées du parti. Ces revendications porteraient notamment sur leur attachement à la personne du président et sur la recherche de « réformes » permettant de le maintenir au pouvoir. Le terme de troisième mandat est soigneusement évité, mais l’intention devient difficile à dissimuler.
Une ambiguïté politiquement organisée
La méthode est connue : les appels sont d’abord présentés comme des initiatives spontanées provenant de militants ou d’élus locaux. Le parti les accueille ensuite comme l’expression d’une attente populaire, avant de promettre de les « étudier ». Ce déplacement progressif du débat permet au pouvoir de mesurer les réactions sans assumer immédiatement une proposition officielle.
Mais déclarer ces demandes « légitimes » n’est pas neutre. Un haut responsable du parti présidentiel leur confère ainsi une respectabilité politique alors même qu’elles se heurtent au cadre constitutionnel en vigueur.
L’article 28 de la Constitution limite l’exercice de la présidence à deux mandats. L’article 99 protège, en outre, la durée et le nombre des mandats présidentiels contre les procédures ordinaires de révision constitutionnelle. Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, réélu en juin 2024, exerce donc son second mandat, qui doit normalement être son dernier.
Le président avait lui-même déclaré, au début du mois de juin, qu’il respecterait la Constitution et ne briguerait pas un mandat supplémentaire. En rouvrant le dossier quelques mois plus tard, des responsables de son propre parti installent une contradiction entre la parole présidentielle et les manœuvres de son entourage.
La Constitution réduite à un obstacle technique
Le problème ne réside pas seulement dans l’hypothèse d’une nouvelle candidature. Il tient aussi à la manière dont la Constitution semble être traitée : non plus comme la règle commune qui organise l’alternance, mais comme un obstacle qu’il suffirait de contourner au moyen de « réformes ».
Les dirigeants d’El Insaf ne peuvent simultanément proclamer leur attachement à « l’État de droit et aux institutions » et envisager des modifications destinées à prolonger le pouvoir d’un homme. La gouvernance institutionnelle suppose précisément que les règles ne soient pas réécrites en fonction de la personne qui occupe momentanément la présidence.
Cette contradiction est d’autant plus visible que le bureau politique assure soutenir la lutte contre la corruption, la transparence et la bonne gouvernance. Or la bonne gouvernance commence par le respect des limites constitutionnelles. Elle ne peut se réduire à une formule de communiqué tandis que, dans le même temps, le parti prépare l’opinion à l’effacement de l’une des principales garanties de l’alternance.
Un débat éloigné des urgences quotidiennes
El Insaf affirme avoir examiné la crise de l’électricité, la hausse du coût de l’énergie et des produits essentiels, la préservation du pouvoir d’achat ainsi que les conséquences possibles du déficit pluviométrique. Ces préoccupations touchent directement la vie des Mauritaniens. Pourtant, elles risquent d’être éclipsées par une bataille de succession ouverte plusieurs années avant l’échéance de 2029.
La population attend des réponses sur les coupures d’électricité, les prix, l’emploi, l’accès à l’eau, l’école et les services publics. Le parti au pouvoir semble, lui, déjà préoccupé par les moyens de prolonger la présence de son champion à la tête de l’État.
L’expression « élargissement de la majorité » mérite également d’être interrogée. L’accumulation de ralliements, souvent venus d’anciens adversaires ou de formations affaiblies, ne constitue pas nécessairement une adhésion populaire aux réformes. Elle peut tout autant traduire l’attraction traditionnelle exercée par le pouvoir sur les notables, les élus et les détenteurs d’intérêts.
Ghazouani doit clarifier sa position
La parole du président devient désormais indispensable. Tant que Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani laissera ses soutiens qualifier de « légitime » l’idée d’un troisième mandat sans les désavouer clairement, le doute subsistera sur sa propre position.
Il ne suffit plus de dire que le président n’a rien demandé. Dans un système où le parti majoritaire se définit presque exclusivement par son soutien au chef de l’État, les déclarations de ses hauts responsables engagent nécessairement le pouvoir, au moins politiquement.
El Insaf peut continuer à parler de numérisation, de proximité avec les citoyens et de modernisation de ses structures. Mais son véritable test démocratique est désormais ailleurs : reconnaître que la stabilité d’un pays repose sur la solidité des institutions et l’alternance, non sur le maintien indéfini d’un dirigeant, quels que soient son bilan et la ferveur proclamée de ses partisans.
La question est donc posée sans détour : El Insaf entend-il défendre le programme du président jusqu’au terme constitutionnel de son mandat, ou prépare-t-il déjà les conditions politiques d’un dépassement de cette limite ? Après les déclarations de Mohamed Ould Biha, le silence et les formulations ambiguës ne suffisent plus.

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