
Il fallait y penser. Face à une crise énergétique mondiale nourrie par les tensions entre Iran, les États-Unis et Israël, notre réponse nationale est enfin là : interdire aux Mauritaniens de circuler entre minuit et 5 heures du matin. Une décision audacieuse, presque révolutionnaire… à condition que la crise se résume à quelques noctambules en mal de promenade.
Car chacun le sait : le cœur de la consommation énergétique nationale bat précisément entre 2h et 4h du matin, lorsque les foules motorisées de Nouakchott s’élancent dans une frénésie de déplacements nocturnes incontrôlés. Enfin, ça, c’est la théorie.
En pratique, cette mesure ressemble davantage à une économie de bout de chandelle, dans laquelle on éteint la lumière… tout en laissant la porte grande ouverte. Car pendant que quelques véhicules seront immobilisés, combien de litres de carburant seront brûlés par les patrouilles chargées de surveiller cette immobilité ? Le paradoxe est savoureux : consommer du carburant pour vérifier qu’on en consomme moins.
Mais après tout, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? On pourrait aussi interdire les ventilateurs en plein désert ou limiter la respiration après minuit pour réduire les émissions de CO₂. L’imagination réglementaire semble infinie lorsqu’il s’agit d’éviter les vraies questions.
Car oui, gouverner, c’est prévoir. Mais prévoir ne consiste pas à improviser des restrictions symboliques. Prévoir, c’est anticiper, structurer, investir. Et surtout, réfléchir.
Une véritable réponse à la crise énergétique – qui, elle, est bien réelle – commencerait par des choix courageux et structurants :
- Exonérer totalement de droits de douane les équipements liés aux énergies renouvelables (panneaux solaires, éoliennes domestiques, batteries de stockage)
- Encourager l’importation et l’usage des véhicules électriques, avec des incitations fiscales claires
- Taxer davantage les véhicules énergivores, notamment les 4x4 non utilitaires qui envahissent les rues pour transporter… une seule personne
- Développer un réseau de transport public digne de ce nom, fiable, accessible et structurant
- Aménager des pistes cyclables sécurisées et promouvoir l’usage du vélo, aujourd’hui quasi inexistant faute d’infrastructures
- Créer des zones piétonnes et des parkings payants en centre-ville, pour réduire la congestion et rationaliser les déplacements
- Encourager le covoiturage, y compris via des plateformes locales soutenues par les pouvoirs publics
Et pourquoi ne pas aller plus loin ?
- Lancer un programme national de toitures solaires pour les bâtiments publics (écoles, hôpitaux, administrations)
- Imposer des normes énergétiques minimales pour les constructions neuves
- Mettre en place un fonds de transition énergétique alimenté par une taxe sur les carburants fossiles
- Promouvoir le télétravail partiel dans l’administration pour réduire les déplacements inutiles
- Rationaliser l’éclairage public avec des solutions LED et intelligentes
Mais tout cela demande une vision, une cohérence, une volonté politique. Des qualités moins spectaculaires qu’un arrêté interdisant de rouler la nuit, mais infiniment plus efficaces.
Au fond, cette mesure donne le sentiment d’un État qui agit… pour donner l’impression d’agir. Une gesticulation réglementaire face à une crise structurelle. Un pansement sur une fracture.
Et pendant ce temps, la question demeure entière : combien de litres de carburant faudra-t-il brûler pour continuer à prétendre qu’on en économise ?
BC

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