Mauritanie : le pouvoir en clair-obscur, chronique d’un duel feutré au sommet de l’État | Mauriweb

Mauritanie : le pouvoir en clair-obscur, chronique d’un duel feutré au sommet de l’État

jeu, 19/03/2026 - 12:30

À mesure que l’horizon de la fin de mandat du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani se rapproche, les lignes de fracture au sommet de l’État deviennent plus visibles. Sans éclats publics majeurs, mais à travers une série de signaux faibles, de repositionnements et d’initiatives concurrentes, deux segments importants du pouvoir semblent désormais engagés dans ce qui s’apparente à un véritable duel à fleuret moucheté.

D’un côté, le Premier ministre Mokhtar Ould Djay, dont l’activisme politique et administratif ne cesse de s’affirmer. À la tête du gouvernement, il multiplie les initiatives, affine son maillage au sein de l’appareil d’État et place, méthodiquement, des profils réputés proches de lui à des postes stratégiques. Cette dynamique, loin d’être anodine, nourrit de plus en plus ouvertement les spéculations autour de ses ambitions présidentielles. Dans un système où la succession ne se décrète pas mais se prépare dans l’ombre, Mokhtar Ould Djay semble jouer une partition patiente mais déterminée : consolider une base, élargir son influence, et apparaître comme une alternative crédible le moment venu.

Face à lui, un autre pôle de pouvoir s’organise, avec comme figure centrale Mohamed Ahmed Ould Mohamed Lemine, ministre de l’Intérieur, dont la longévité et la solidité politique intriguent autant qu’elles impressionnent. Inamovible malgré les remaniements, il tire une part de sa force de ses liens personnels et familiaux étroits avec le président Ghazouani. Dans un régime où la proximité avec le chef de l’État reste un capital politique décisif, cette position lui confère un avantage certain dans la bataille silencieuse qui se joue.

Et dans cette confrontation feutrée, le camp du ministre de l’Intérieur semble avoir récemment marqué un point décisif. La nomination de Hamoud Ould Mhamed comme wali de Nouakchott Ouest — connu pour être un adversaire résolu du Premier ministre — apparaît comme un coup politique d’une grande finesse. À peine installé, le nouveau wali s’est illustré par une présence active sur le terrain, investissant des dossiers urbains et administratifs qui relèvent, directement ou indirectement, du programme phare de modernisation de Nouakchott porté par le chef du gouvernement.

Ce chevauchement n’a rien d’innocent. Il traduit une volonté claire de contester l’emprise du Premier ministre sur un projet structurant, hautement symbolique, et politiquement rentable. En marchant sur les plates-bandes du chef du gouvernement, le wali de Nouakchott Ouest ne se contente pas d’administrer : il s’inscrit dans une logique de rivalité politique, brouillant les lignes de commandement et affaiblissant, par petites touches, l’image d’un pilotage centralisé par la Primature.

Entre ces deux camps, la confrontation reste, pour l’instant, contenue. Pas de rupture ouverte, pas de crise officielle. Mais les signes d’une rivalité croissante sont là. Elle s’exprime par ministres interposés, à travers des prises de position divergentes, des décisions administratives contestées, et parfois des invectives à peine voilées. Le conflit, encore feutré, a progressivement quitté les cercles restreints pour s’inviter sur un autre terrain : celui des médias et des réseaux sociaux.

C’est en effet par procuration via des « Proxy » que les deux camps semblent désormais s’affronter. Articles orientés, campagnes de dénigrement, relais d’influence sur les plateformes numériques : la bataille de perception est engagée. Chaque camp teste ses relais, jauge ses soutiens, et tente d’imposer son récit dans l’opinion. Une guerre froide médiatique, symptomatique des luttes de succession dans les systèmes politiques fortement personnalisés.

Dans ce jeu d’équilibres mouvants, certaines figures apparaissent contraintes de choisir leur camp. Mohamed Salem Merzoug, un temps évoqué comme potentiel successeur, semble avoir progressivement glissé vers le camp dit « de Kiffa », s’alignant avec une logique de proximité et de solidarité territoriale et politique. À ses côtés, le directeur de cabinet de la présidence, Nani Chrougha, autre acteur clé, semble lui aussi contraint de tempérer ses propres ambitions, pris dans un environnement où toute projection personnelle doit composer avec les rapports de force existants.

Mais derrière ce duel de plus en plus structuré, un troisième acteur pourrait rebattre les cartes. En retrait pour le moment, le ministre de la Défense, Hannene Ould Sidi, observe et consolide ses positions. Moins exposé médiatiquement, il n’en demeure pas moins un acteur de poids, ayant placé de nombreux relais à la fois au sein de l’armée et dans l’administration. Cette capacité d’influence transversale pourrait, le moment venu, lui permettre d’émerger comme un troisième larron dans la course à la succession. Pour l’instant, il ronge son frein. Mais dans un contexte où les équilibres restent instables, son entrée plus active dans le jeu pourrait profondément reconfigurer les rapports de force.

Au sommet, le président Ghazouani observe. Plutôt que de trancher ou de désigner un dauphin, il semble avoir opté pour une stratégie de gestion des équilibres : contenir les ambitions, maintenir une forme de rivalité contrôlée, et éviter qu’un pôle ne prenne un ascendant décisif trop tôt. Une méthode classique, mais risquée, qui consiste à laisser coexister les ambitions pour mieux les neutraliser.

Mais cette stratégie d’équilibriste a ses limites. À mesure que l’échéance approche, les ambitions ne se calment pas, elles s’aiguisent. Et ce qui n’était qu’un duel discret pourrait, à terme, se transformer en affrontement plus frontal, avec des conséquences imprévisibles sur la stabilité de l’appareil d’État.

Pour l’heure, le pouvoir mauritanien donne à voir une image de maîtrise. En réalité, il est traversé par des tensions profondes, où se mêlent ambitions personnelles, réseaux d’influence et calculs de succession. Un duel sans épée apparente, mais dont chaque mouvement redessine, en silence, les contours du pouvoir de demain.

MSS