La révolte contre la bien pensance- Par Ian Buruma | Mauriweb

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"Ce pouvoir nous a tout pris, même notre dignité, notre liberté, notre justice, notre santé, notre ceinture verte, notre aéroport, notre zone franche, notre port,nos mines (....jusqu'au gravier), nos écoles....on lui demande de tout nous rendre... 
LA PEUR A DISPARU"

 

La révolte contre la bien pensance- Par Ian Buruma

mer, 10/04/2019 - 09:30

NEW-YORK – Selon une explication souvent entendue, la montée des démagogues d'extrême-droite dans le monde tient au fait que beaucoup de gens ont l'impression d'être victimes de la mondialisation, de l'évolution technologique, de la désindustrialisation et des institutions internationales, etc. Ayant le sentiment d'être abandonnés par les "élites libérales", ils votent pour les extrémistes qui promettent de rendre sa grandeur à leur pays.

Cette explication est plausible pour les régions déshéritées d'Allemagne de l'Est, les sombres villes minières du nord de la Grande-Bretagne ou la "ceinture de rouille" du Middle West américain. Mais elle ne s'applique pas à une grande partie de l'électorat populiste qui est relativement prospère. Il est composé de personnes très majoritairement blanches, souvent relativement âgées. Elles aussi peuvent se sentir laissées-pour-compte d'un changement qu'elles ont du mal à appréhender : la montée de puissances non-occidentales et des minorités non-blanches. C'est ce qui explique leur mépris à l'égard d'Obama et leur réceptivité au bobard répandu par Trump qui a prétendu qu'Obama n'était pas né aux USA. 

Il est plus difficile d'expliquer l'extraordinaire succès d'un nouveau parti d'extrême-droite au Pays-Bas. Le Forum pour la démocratie (FvD, Forum voor Democratie) qui n'existait pas il y a seulement 3 ans a réuni 15% des votes lors des récentes élections sénatoriales, ce qui en fait l'un des principaux partis de la Chambre haute. A considérer les sondages, il pourrait bientôt devenir le premier parti du pays.

Comparé à la grande majorité des autres pays, y compris en Europe occidentale, les Pays-Bas apparaissent comme très prospères, calmes et pacifiques. Certains des électeurs du FvD peuvent avoir l'impression d'être plus ou moins des laissés pour compte, mais beaucoup d'entre eux vivent aussi bien que le dirigeant du FvD, Thierry Baudet, un homme courtois qui a fait des études universitaires. Ni lui, ni beaucoup de ses partisans les plus bruyants ne sont des provinciaux mécontents. Ils ressemblent souvent à ce que les Américains appellent les "frat boys", les membres d'associations estudiantines qui célèbrent entre eux les privilèges de la fortune et de la position sociale.

Mais Baudet incarne un type d'homme politique que l'on rencontre davantage en Europe qu'aux USA : un dandy de droite habillé à la manière d'un vendeur de voitures de collection. Son mode de pensée se rapproche de celui des idéologues du début du 20° siècle qui s'inquiétaient de la décadence de la civilisation occidentale qui selon eux ne pourrait être sauvée que par un régime autoritaire. Comme Mussolini, Baudet croit en la démocratie directe dans laquelle le peuple s'exprime à coups de référendums.

Il estime que les immigrés, notamment les musulmans, diluent par leur présence la pureté de la population autochtone et affaiblissent la culture occidentale. De la même manière, il pense que les "marxistes culturels" représentent eux aussi une menace pour la civilisation européenne et qu'il faudrait en purger les écoles et les institutions nationales. Il veut protéger l'identité nationale par le retrait des Pays-Bas de l'UE, et comme Trump qu'il admire, il estime que le réchauffement climatique est un canular.

Mais pourquoi ces idées attirent-elles tant de gens dans un pays aussi prospère et aussi stable que les Pays-Bas ? Et pourquoi les politiciens qui s'inquiètent de l'immigration et d'un déclin national considèrent-ils presque toujours que le réchauffement climatique n'est pas un problème ? J'ai trouvé une réponse possible, non pas à Amsterdam, mais à Londres où j'ai participé il y a quelques semaines à une manifestation contre le Brexit avec des centaines de milliers de Britanniques.

La foule était très civilisée, on pourrait presque dire distinguée, et j'étais totalement de cœur avec les manifestants. Néanmoins ils exsudaient une sorte de bien pensance, et flottait le sentiment non verbalisé que les partisans du Brexit ont non seulement tort, mais que ce sont des bigots xénophobes – ce qui est peut-être vrai pour beaucoup d'entre eux, notamment pour les militants les plus exaltés. Or ce sentiment des progressistes d'être du bon coté pourrait expliquer en partie le succès des populistes de droite, ainsi que le lien entre hostilité aux immigrés et déni du réchauffement climatique.

Les partis de centre-gauche représentaient généralement les intérêts économiques du prolétariat industriel. Cela a commencé à changer lors des dernières décennies du 20° siècle, lorsque les progressistes ont commencé à accorder de plus en plus d'importance à l'écologie, à la lutte contre le racisme, ainsi qu'au droit des femmes et des minorités sexuelles. Ces objectifs - tous très louables en eux-mêmes – ont donné aux progressistes le sentiment d'être du bon coté. Nous savions ce qui était le mieux pour la population et ceux qui n'étaient pas d'accord étaient soit stupides, soit animés de mauvais sentiments.

Ce genre d'attitude peut être difficile à accepter, notamment de la part de gens qui sont privilégiés du fait de leur éducation et de leur position sociale. Les Pays-Bas ont une longue tradition de moralisme pointilleux. Cela se voit dans les portraits réalisés par le peintre hollandais Frans Hals qui a représenté des notables du 17° siècle, revêtus d'habits noirs d'apparence sobre, mais très coûteux. Ces personnages, souvent guidés par des motifs respectables, avaient la ferme conviction que leur morale protestante innée leur donnait le droit de gouverner.

Quelque chose de cette tradition a longtemps perduré au Pays-Bas. Les partis libéraux et sociaux en particulier expliquaient aux gens que les bons citoyens doivent croire à l'intégration européenne, faire un bon accueil aux "travailleurs invités" et aux réfugiés, boire et manger sainement et faire tout ce qui leur est possible pour lutter contre les conséquences du réchauffement climatique.

La réaction à ce type de paternalisme, souvent bien intentionné et reposant sur une argumentation sensée, a été une poussée de colère populiste. Comme un enfant qui refuse de manger des épinards précisément parce que sa mère dit que c'est bon pour lui, les partisans de Trump, de Baudet ou du Brexit veulent narguer la bien pensance. C'est pourquoi Nigel Farage, le principal artisan du Brexit, aime être photographié avec un verre de bière et une cigarette : si l'élite bien pensante veut que nous buvions moins et arrêtions de fumer, prenons un verre et allumons une cigarette.

Cette rébellion individuelle a rapidement pris une tournure politique contre "eux". "Ils" nous disent de rester dans l'UE, alors sortons en. S'ils nous disent d'accepter les migrants, refusons les. S'ils nous disent que le réchauffement climatique est une grave menace, nions le. Tout, sauf admettre que les experts ont raison. C'est ce qui se passe dans le pays de Trump, et c'est ce qui se passe dans un pays aussi prospère et tranquille que les Pays-Bas.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

Ian Buruma est l'auteur de plusieurs livres, dont le dernier s'intitule A Tokyo Romance: A Memoir.

 

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